Un goût d'oubli

« On peut oublier un visage, mais on ne peut tout à fait effacer de sa mémoire la chaleur d’une émotion, la douceur d’un geste, le son d’une voix tendre. »

– Tahar Ben Jamul

I

L'OUBLI

Deux femmes sont assises dans le séjour d’une résidence pour aînés en perte d’autonomie. La plus âgée fixe la fenêtre, le regard perdu, tandis que l’autre s’enferme dans ses pensées, attristée.

Ce soir, comme tant de fois auparavant, je suis venue pour te voir, mais déjà tu n’es plus là. L’oubli est une marée qui monte, inexorable, effaçant peu à peu les traces de notre histoire. Il emporte mon nom comme un coquillage emporté par les vagues. Je ne suis plus ta fille — tu l’as oublié depuis longtemps. Alors, je deviens ta mère lors de ces visites.

Celle qui recueille nos souvenirs comme on retient l’eau entre ses doigts, en sachant qu’elle finira par s’échapper. Parfois, dans un éclat de lucidité, une lueur traverse tes yeux brumeux. Une ombre de reconnaissance, un murmure d’autrefois. Puis, comme un soleil d’hiver qui s’efface trop tôt, tu disparais à nouveau dans la nuit de ton esprit.

II

ROSE

Papa ne vient plus. Il dit qu’il ne supporte pas de te voir ainsi, que ton absence dans ton propre corps est trop douloureuse. Alors, il t’abandonne une seconde fois. Je ne lui en veux pas. Il n’a pas compris qu’on peut continuer d’aimer, même quand on n’est plus reconnu. Mais moi, je ne veux pas que ton nom s’efface entièrement. Alors, je l’ai donné à ma fille. Rose. Comme toi. Une fleur nouvelle, une promesse de vie.

Quand je la berce, je me dis que d’une certaine façon, tu es toujours là. Et les jours où ton esprit s’éclaire un instant, tu la regardes et tu dis : — Tu sais, quand j’étais petite, j’adorais courir pieds nus dans l’herbe mouillée. Ou bien : — Ton grand-père chantait toujours faux, mais il chantait quand même. Des souvenirs bruts, sans filtre, comme les enfants savent le faire. Et dans ces moments-là, je me surprends à sourire.

Aujourd’hui, je suis venue seule. Rose dort paisiblement à la maison. Dehors, le jour décline, peignant la fenêtre d’ombres douces. Je prends ta main dans la mienne et je murmure : — Je t’ai écrit un poème, maman. Tu veux que je te le lise ? Tu ne réponds pas, mais tes doigts tremblent légèrement.

Alors, je prends une inspiration et je commence : J’ai toqué à la porte close de la mémoire, elle m’a priée d’entrer, a poussé une chaise pour que je puisse m’asseoir à la table dressée de ton passé.

Ma voix s’élève doucement, remplissant l’espace entre nous. Ton regard s’attarde sur moi, et je crois y voir un éclat, fragile mais présent. Alors je poursuis : Au grand service des souvenirs, nous voilà conviées de l’entrée à l’entremet – elle me présente des saveurs jusqu’alors insoupçonnées.

Tes lèvres bougent imperceptiblement. Peut-être récites-tu silencieusement avec moi. Peut-être est-ce juste une illusion. Sont-elles bien réelles ou les avons-nous imaginées ?

Lentement, ton regard se voile. La fatigue t’emporte, lointaine, inaccessible. Je continue quand même, jusqu’à la dernière phrase. Jusqu’à ces mots que j’aurais voulu pouvoir retenir, pour toi. Et ce goût d’oubli de plus en plus précis car l’Alzheimer s’est invitée au festin. Le silence retombe. Ta main a glissé hors de la mienne. Tes paupières sont mi-closes, et ton souffle paisible.

Je reste là, immobile, à veiller sur toi. À t’aimer en silence. À veiller sur ce qui s’efface.

ELENA MARTINEZ

auteure et poète

DES MOTS EN CADEAU

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