Les petits soldats de plomb

« Après ce qu’on lui a fait, comprenons qu’elle hésite à revenir – la paix. »

– Félix Leclerc

I

MOHAMMED

La lumière tamisée du crépuscule s'infiltre à travers une fenêtre couverte d'une fine pellicule de poussière. Dans la cuisine, une odeur de coriandre et de pain chaud flotte dans l'air, contrastant avec l'atmosphère lourde du dehors. Dans ce quartier en ruines, un îlot de vie persiste encore, fragile et éphémère.

Sur le sol, des petits soldats de plomb sont alignés en rangs. Abdel, six ans, ajuste leurs positions avec beaucoup de concentration. Ses doigts minuscules déplacent les figurines avec précaution, comme s’il menait une véritable armée. Mohammed, douze ans, observe son petit frère en silence. Il se sent trop grand pour ces jeux d’enfant, mais il joue quand même, parce que c’est Abdel, et qu’Abdel insiste toujours.

Hier encore, Abdel célébrait auprès de son frère et des amis son sixième anniversaire.

Leurs voix s’élèvent par intermittence, entre éclats de rire et ordres donnés à leurs troupes imaginaires. Leur mère, occupée à préparer le dîner, sourit en les écoutant. Une lueur de normalité persiste encore dans leur foyer, malgré les murs fissurés, malgré le fracas du monde extérieur.

Puis, un bruit sourd. Une vibration imperceptible. Un silence suspendu.

Une seconde aura suffi pour décimer une vie et jeter l’innocence dans les décombres.

Mohammed redresse la tête. Abdel ne semble pas l’avoir entendu, absorbé dans sa bataille à petite échelle. Pourtant, une seconde plus tard, un souffle assourdissant déchire l’air.

L’explosion.

II

UN SOLDAT POUR LA PAIX

Un éclair blanc, le hurlement du métal, la cuisine qui se dissout dans un chaos de détritus et de flammes.

Les petits soldats de plomb s’envolent dans les airs, projetés comme des objets inertes. L’un d’eux, à moitié fondu, retombe dans l’obscurité grandissante.

Des petits soldats de plomb éparpillés dans les débris ne joueront plus à la guerre.

Le silence, d’abord absolu, se brise sous les gémissements épars des survivants. La fumée, âcre, s’infiltre dans les poumons, brûle la gorge. Un voile de poussière recouvre le sol éventré, les murs éventrés… les corps éventrés.

Mohammed, étendu sur le côté, tente d’ouvrir les yeux. Son crâne résonne d’un bourdonnement sourd, ses membres sont engourdis. Une substance poisseuse s’étale sur sa joue. Il ne sait pas encore si elle vient de lui ou d’ailleurs.

Puis, une pensée, brutale. Abdel.

Il roule sur le ventre, tousse, cherche du regard. Sa main se referme sur quelque chose de dur et métallique. Un soldat de plomb, cabossé, noirci.

Non loin de lui, une silhouette familière gît sous les décombres. Sa mère. Son visage est couvert de cendres, figé dans une expression de stupeur. Elle bouge faiblement, tente d’appeler, mais aucun son ne sort de ses lèvres. Ses oreilles bourdonnent, sa surdité soudaine l’emprisonne dans un monde silencieux.

Des bras le soulèvent. Des voix murmurent dans une langue qu’il ne comprend pas tout à fait. Quelqu’un presse un chiffon sur son front. Un homme en blouse tachée de suie l’examine avec des yeux fatigués mais doux. Un médecin.

L’inconnu baisse les yeux vers le petit objet serré dans la main de Mohammed.

— Un soldat résistant, murmure-t-il presque pour lui-même.

Mohammed ne répond pas. Il ne peut pas. Dans un souffle presque inaudible, avant que l’inconscience ne l’emporte, il murmure :

— Ce sera un soldat pour la paix…

Puis, il relâche tranquillement son emprise sur la figurine.

ELENA MARTINEZ

auteure et poète

DES MOTS EN CADEAU

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