La poupée de laine

« Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours… »

 

Marguerite Duras



I

VIOLAINE

 

Violaine est faite de fils et de nœuds, de laine douce et de coutures patientes. Sa tête est ronde, son ventre moelleux, ses bras trop courts pour enlacer. Lili l’a adoptée dès ses premiers pas, l’écrasant contre son cœur de petite fille, la traînant par une jambe sur les planchers grinçants de la maison.

Violaine ne voit pas comme les humains. Ses yeux brodés ne clignent pas, mais ils savent. Ses bras mous n’enlacent pas, mais ils ressentent. Chaque nuit, elle repose sous le bras chaud de Lili, absorbant ses soupirs, ses frissons, ses silences.

Lili a quatre ans. Violaine ne sait pas si c’est grand ou petit, mais elle sait que la main de l’enfant serre parfois si fort qu’elle en devient douloureuse, comme si elle voulait disparaître à l’intérieur d’elle. Violaine sait aussi que, lorsque la porte grince la nuit et que l’ombre grandit sur le mur, le souffle de Lili se coupe, et ses bras ne tremblent plus.

Violaine est une poupée. Et les poupées ne parlent pas.

Le matin, Lili chante. Sa voix flûtée s’élève en même temps que la lumière pâle traverse les rideaux. Violaine repose sur son oreiller, le ventre encore tiède de la nuit. Lili la prend dans ses bras, l’emporte avec elle, l’assied sur la table pendant qu’elle joue avec sa cuillère. Parfois, elle lui murmure des secrets en cachant sa bouche derrière sa petite main, comme si même les murs ne devaient pas entendre.



 

II

LILI

Le jour, il y a des rires. Lili fait danser Violaine sur ses genoux, lui invente des histoires où elles s’envolent très loin, dans un monde de nuages sucrés et de rivières arc-en-ciel. Violaine aime ces instants où Lili oublie.

Mais à mesure que le soleil descend, quelque chose change. Lili ne chante plus. Ses petites épaules se courbent comme si elles portaient une charge invisible. Elle pose Violaine sur son lit, lui lisse les fils de laine du bout des doigts, puis elle la cache sous la couverture.

Quand la maison devient silencieuse, Violaine sent la tension dans l’air. Lili ne bouge plus, même son souffle semble suspendu. La porte grince, et la peur s’installe pour de bon.

Violaine voudrait se tordre, rouler, se dresser entre Lili et l’ombre qui grandit dans l’encadrement. Mais ses bras de laine restent mous, et son ventre rembourré n’arrête rien. Elle sait seulement qu’une fois encore, elle devra voir, entendre, absorber.

Lili serre Violaine si fort qu’un de ses fils menace de céder. Mais elle ne pleure pas. Les poupées ne pleurent pas. Les petites filles non plus.

Le matin, Lili aime papa.

Elle se jette dans ses bras quand il tend les mains vers elle. Elle rit quand il la soulève haut, si haut qu’elle croit toucher le plafond. Elle aime quand il l’appelle sa princesse, quand il frotte son nez contre le sien en soufflant fort pour la faire éclater de rire. Papa est doux, papa sent le savon et le café, papa lui donne des biscuits quand maman a le dos tourné.

Lili aime papa.

Mais la nuit, elle ne sait plus.

Quelque chose change, sans qu’elle sache quoi. Papa parle plus bas, mais ses mots ont un poids qui l’écrase. Il effleure ses cheveux comme le jour, mais sa main reste trop longtemps. Quand il l’embrasse sur le front, sa bouche reste posée là un instant de trop.

Lili ne sait pas pourquoi, mais à ce moment-là, son ventre devient lourd. Son cœur tape contre ses côtes comme un petit oiseau paniqué. Ses doigts cherchent Violaine sous la couverture, la serrent si fort que la laine grince entre ses phalanges.

III

BRISER LE SILENCE

 

Violaine ne comprend pas non plus.

Elle voit Lili poser sa tête contre papa, rire et babiller comme une enfant heureuse. Et puis, le soir venu, elle la sent se tendre, se figer.

Quelque chose cloche.

Quelque chose n’est pas pareil.

Mais Violaine est une poupée. Et les poupées ne savent pas mettre de mots sur l’indicible.

Les années passent, et Violaine reste là.

Elle n’est plus aussi douce. La laine est rêche sous les doigts de Lili, sa couleur a pâli, ses coutures se sont étirées sous des nuits trop serrées. Un jour, un fil lâche au niveau de son bras, et Lili essaie de le recoudre avec du fil trouvé dans la boîte à couture de maman. Le point est maladroit, mais Violaine n’en veut pas à Lili.

Lili parle moins, maintenant. Elle ne lui chuchote plus autant de secrets. Parfois, elle la garde sous son oreiller, parfois elle la pose sur une étagère, comme si elle hésitait à la laisser derrière. Mais elle ne peut pas. Pas encore.

Puis un jour, Lili comprend.

Elle ne sait pas dire quand ni comment. C’est une phrase entendue dans la cour de récréation, une scène vue dans un film, un frisson qu’elle ressent en entendant une autre voix que la sienne prononcer le mot papa.

D’un coup, tout s’aligne.

Et Lili sent que quelque chose en elle se brise.

Elle garde Violaine encore un peu, comme un dernier fil la retenant au passé. Puis, un jour, elle la voit. Une petite fille, assise seule sur un banc, les poings serrés, le regard fuyant.

Sans réfléchir, Lili s’approche.

— Tiens. C’est Violaine. Elle protège.

Lili tourne les talons, son cœur battant d’une drôle de manière. Ses pas la guident sans qu’elle y pense.

Devant elle, la porte de la maison de grand-maman.

Elle lève la main et frappe à la porte et bien d'autres encore !



 

ELENA MARTINEZ

auteure et poète

DES MOTS EN CADEAU

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